lorem_ipsum
Il m’est souvent arrivé de transporter au hasard les étapes successives d’un livre d’une boutique l’autre et de trouver en chacune un paysage nouveau qui l’éclairait de son contraste ou sa coïncidence. Quelque chose de la lecture faîte y demeure, comme les milliers d’empreintes invisibles tapissant les meubles et les murs d’une maison. On ne sait pas qu’en entrant dans une pièce, on les retrouve, menue monnaie spectrale d’heures innombrables. Mais de livres, dévorés ou savourés avec lenteur, l’image sensible revient parfois de loin croiser un jour nouveau, tandis que l’on s’approche sans y songer d’une devanture ou d’un rayon de chemisettes d’été, ou de casiers contenant des chaussettes en fil d’Écosse.
Les nuances des saisons, elles aussi, éveillent de soudains désirs de lecture : telle tonalité particulière devient indispensable à une journée d’hiver où, descendant une rue en pente bordée de murs derrière lesquels des arbres enneigés veillent en silence, on voudrait s’installer dans un petit café à l’ancienne, un volume des enquêtes de Maigret entre les mains, juste derrière une vitre à rideau vaporeux, donnant sur l’angle de deux rues pavées également vides. L’après-midi se faufilerait jusque au pelage d’un crépuscule précoce, dans le seul halètement périodique du percolateur, l’éclosion progressive des lampes et le furtif passage de quelques silhouettes à contre blanc. Il ne manquerait qu’un poêle en fonte et son œil de cyclope, la traversée, contemplée par les vitres, d’un livreur de charbon, luisant de prunelles de chat dans le demi brouillard, ou celle d’une jeune femme en manteau de fourrure comme en portaient les élégantes en ces ténébreuses années cinquante, hivers sibériens et aux crimes feutrés derrière les lourdes tentures de fenêtres grises. Comme des Esseintes revenant satisfait d’un voyage à Londres pour avoir passé la soirée au café anglais d’une gare bien parisienne, je serais rentré comblé de cette immobile excursion dans le monde de Maigret, marchant joyeusement dans la neige fin de siècle, le mince volume aux pages jaunâtres enfoncé dans ma poche.
Mais hier, ou plus exactement avant-hier déjà, le samedi 9 août 2014, entre deux houles d’averses orageuses Le Voyage d’Hiver du fantomal début d’année 1993 a soudain rejailli des limbes. Certes, de temps en temps, le petit livre crème remontait dans ma bibliothèque au hasard de rangement ou de la quête d’un autre livre, pour disparaître à nouveau, si bien qu’au cas où me serait venue l’envie de le relire, j’aurais été bien en peine de le localiser. Bien des livres, chez moi, voyagent silencieusement de cette manière, ce qui rend toujours leur recherche hasardeuse, quelque-fois pénible et vaine, bien que leur poursuite donne également lieu à l’exhumation d’autres ouvrages oubliés dont je relis alors quelques pages, debout devant les rayons obstinés à me refuser le volume désiré.
Avant-hier donc, devant offrir un livre à des amis qui nous avaient invités à prendre chez eux l’apéritif, je me trouvai je ne sais plus comment à la hauteur d’un rayonnage de librairie où figuraient les œuvres de Perec. Il est d’ailleurs étrange qu’à deux jours de distance, je ne parvienne pas à me rappeler comment et pourquoi je me suis avancé vers ce rayon. Je me souviens seulement que mon intention n’était nullement d’offrir un livre de Georges Perec – mais voici qu’en rédigeant ces lignes, me revient la raison, je devrais dire la cause de ma découverte.
Faute de trouver les livres auxquels j’avais songé en premier lieu, en entrant dans cette librairie généraliste, j’avais fini par songer à un éventuel André Pieyre de Mandiargues, sans être certain que ce choix conviendrait à nos amis. Mais de Mandiargues, pas la moindre trace. La vendeuse responsable de la littérature française m’apprit qu’on ne pouvait dorénavant se procurer, au moins les œuvres de l’auteur du Musée Noir qu’en les commandant, le nombre des lecteurs potentiels de Mandiargues ayant si sensiblement reflué, comme la mer à marée basse, qu’il était inutile d’exposer des ouvrages que personne n’achèterait et qui seraient par conséquent voués à se détériorer silencieusement dans la solitude peuplée des rayonnages, devenant rapidement invendables aux fantômes qui de toute façon ne les liraient pas.
C’est ainsi que mon œil s’est porté par hasard sur le rayon consacré à Georges Perec – pour combien de temps encore, si le curseur des lectures contemporaines continue de se déplacer dans ce nouveau siècle amnésique, effaçant au fur et à mesure les auteurs qui enchantèrent de fervents lecteurs entre 1943 et l’an 2000 ? – pour découvrir un vaste et haut volume blanc intitulé : Le Voyage d’hiver et ses suites, publié en octobre 2013, dont je n’avais jamais soupçonné l’existence. Quelle n’était pas ma surprise en parcourant maintenant, chose qu’en principe je ne fais jamais, la quatrième de couverture de cet étrange ouvrage presque aussi invraisemblable que les livres utopiques de la bibliothèque de Morphée, dans le merveilleux et si peu connu Royaume de Morphée de Steven Millhauser, lequel vient d’ailleurs de fêter ses soixante-et-onze ans le 3 août dernier.
Avant de poursuivre, il est peut-être utile de signaler, même brièvement, quelques exemples du contenu de cette stupéfiante bibliothèque, si mon lecteur indulgent m’accorde cette parenthèse à la Jean-Paul Richter, en échange de quoi je lui fais la promesse de ne pas m’abuser de sa patience en m’abandonnant comme Jean-Paul à la tentation des phrases démesurément étendues autour de leur sujet principal et du récit lui-même où elles s’insèrent, au point de mériter le nom de périphrases plutôt que de phrases au sens ordinaire du terme, sachant d’ailleurs que ni les sinuosités végétales des formulations proustiennes, ni les vibrations d’une subtilité d’antennes explorant des tonalités spectrales qui caractérisent le dernier Henry James, comme par exemple dans La Tour d’ivoire, ou Le Sens du passé, ne s’apparentent aux périodes oratoires chères à Jean-Paul, lorsque, apostrophant son lecteur, il se livre à quelque exténuante et savoureuse dissertation où, force est de constater que s’égare quelquefois la virtuosité de son génie espiègle.
Bref, la bibliothèque de Morphée, explorée par le héros et narrateur Carl Hausman, renferme d’innombrables sections dont certaines sont aussi captivantes qu’inattendues. Ainsi y trouve-t-on les œuvres de David Copperfield ou de Gustav Aschenbach, dans la catégorie des livres écrits par des personnages, la version intégrale de Bouvard et Pécuchet ou celle du Mystère d’Edwin Drood, dans celle des œuvres inachevées sur terre, mais complètes au royaume de Morphée, ou encore les soixante-douze pièces perdues et les cent pièces perdues de Sophocle, dans celle des œuvres égarées, sans parler de tous les livre projetés qui n’ont jamais été écrits et d’autres ouvrages infiniment étranges dont je ne dirai rien pour ne pas épuiser par anticipation le plaisir du lecteur que tenterait l’aventure de suivre Carl Hausman dans son fascinant voyage. L’existence réelle de ces joyaux fictifs m’avait moi-même autant fasciné que l’aurait la découverte d’un filon d’orichalque ou d’un texte préhistorique gravé au fond le plus lointain d’une grotte. Rares sont les livres qui savent donner un tel bonheur à ceux qui s’y plongent, comme si leur substance, une fois explorée, continuait à l’infini de produire les cristaux imaginaires de leur énigme poétique.
Mais, pour en revenir au Voyage d’hiver et ses suites, déniché il y a deux jours, qu’elle n’avait pas été ma surprise de retrouver le mince volume originel devenu le fort livre de 427 pages dont une postface de Jacques Roubaud, que je tenais maintenant devant mes yeux. La quatrième de couverture offrait l’explication de cette métamorphose. Quelques années après la parution de la micro nouvelle de Georges Perec, Roubaud « avait éprouvé le besoin d’apporter quelques savants et utiles compléments au récit perecquien, (…) bientôt suivi en cela par Hervé Le Tellier, puis, au fil des années par un nombre croissant d’Oulipiens, chacun s’employant à tirer l’histoire (…) dans une direction inattendue. Ainsi s’est constitué, autour du texte de départ, une sorte de « roman collectif » d’un genre tout à fait nouveau. »
Quoique peu fasciné, je l’avoue, par les techniques de l’Oulipo, sauf en quelques cas majeurs où, se dépassant eux-mêmes ils ont donné naissance à des œuvres majeures, calme blocs luminescents qui ne trouvaient en ces jeux formels que les moules où couler leur substance ; Le Voyage d’hiver m’ayant enchanté en 1993, et, de même que bien des lecteurs, laissé orphelin de son énigme, comme si son achèvement avait paradoxalement laissé sa fin en suspens ; le principe de ses suites ne pouvait manquer de me fasciner à son tour si bien que, sans hésitation, avant même d’avoir enfin trouvé ce que j’étais venu chercher dans cette librairie qui a l’avantage d’être à cinq minutes de chez moi, je quittais le rayon de la lettre « P », le parallélépipède neigeux de ce roman non euclidien entre les mains.
Il s’agissait à présent de trouver un livre à la fois digne des amis auxquels je l’offrirais, sans cependant constituer pour eux un tel obstacle qu’il rejoindrait la masse des volumes abandonnés par ceux qu’ils n’ont pas su séduire et dans laquelle, au milieu d’une matière amorphe, sommeillent aussi de purs diamants inaperçus. Rien n’est plus difficile qu’offrir un livre à des personnes que l’on connaît suffisamment pour deviner en elles un véritable goût, mais pas assez pour être sûr de tomber juste. En outre, il faut veiller à ce que rien du titre et du récit fasse allusion à ce qu’on sait des gens auxquels on désire faire plaisir. De manière générale, sont à proscrire les romans d’adultère si le cadeau doit être fait à un couple qui bat de l’aile à cause d’une double vie ou d’aspirations insatisfaites, les récits comprenant un décès ou seulement un deuil si le destinataire vient de perdre un proche, les descentes aux enfers dans le cas des mélancoliques, l’œuvre de Balzac à ceux qui ne jurent que par la République ou celle de Victor Hugo aux nostalgiques de l’Ancien Régime. Ô saisons, ô in folios ! Nulle âme est sans petites manies !
Mais, les livres changeant moins vite que le cœur d’un mortel, il n’est pas impossible qu’une fois oublié le suicide par pendaison d’un vieil oncle, l’idée de corde ne finisse par séduire son neveu, pourvu qu’elle serve un autre but, comme de ficeler un ennemi juré dans un roman d’aventure, ou se courir plus près de la bordure intérieure d’un virage, dans un roman sportif tel que l’excellent Courir de Jean Echenoz que je n’ai pas lu par manque d’enthousiasme pour son héros et son sujet.
Reste, pour demeurer aussi sérieux que j’ai prétendu l’être depuis les premières lignes de ce petit récrit, que le choix d’un livre pour autrui, à l’exception de nos intimes, demeure toujours, au moins pour moi, une sorte de défi dans la mesure où le principe guidant ma sélection est de n’offrir que des ouvrages qui me sont chers. Il m’est arrivé quelquefois de renoncer à un auteur ou un roman dont je craignais absurdement que le destinataire de mon cadeau ne soit pas digne. Rien n’est pire que d’offrir un livre aimé, dont le sujet et l’écriture laissent froids ceux qui étaient censés en être émerveillés, même si l’on a rien avoué de ce qui le rend à nos yeux si jalousement précieux. Dans une telle situation, on se trouve pris en pince entre nos sentiments et le déni de celui que notre trésor a laissé indifférent, comme le serait un collégien que l’on accuse injustement d’un délit, le menaçant de sanctions graves, mais dont l’honneur et la fidélité à l’amitié lui interdisent de dénoncer le vrai coupable. Il m’est même arrivé une fois dans ma vie, constatant qu’un livre auquel je tiens particulièrement avait fait l’objet d’un dédain outrecuidant de profiter d’une visite chez ceux qui l’avaient mis au rebut, pour le reprendre à leur insu afin de l’offrir à un lecteur plus méritant.
Dans la situation présente, il ne pouvait être question de courir un tel risque, sans pour autant renoncer à mon principe intime. Tout le problème tenait à la présence des auteurs dont je cherchais une œuvre. De Millhauser : rien. De Bohumil Hrabal : pas l’ombre d’un cheveu. Requiem de Tabucchi : porté disparu. Sir Edmund Orme n’était plus reparu à sa place légitime depuis des mois, de même que Les Mystères de Charlieu sur Bar et plusieurs autres titres restaient inconnus, quand ce n’étaient pas leurs auteurs remplacés par des cohortes d’imposteurs qui profitaient d’une similitude de lettre pour s’installer nonchalamment dans les rayons. Je commençais à désespérer quand, ayant glissé le regard le long d’une interminable rangée de Paul Auster, l’idée me vint de me porter à la lettre « H » de la littérature américaine. Les yeux fermés, j’arrivai avec crainte à l’endroit précis où, théoriquement, devait se trouver la merveille qui venait de me revenir à l’esprit. J’ouvris les paupières : L’Envoûtement de Lily Dhal apparut devant moi, avec, en couverture, l’image de la jeune femme penchée dans un étrange clair obscur à la Georges de La Tour, les mains posées à plat contre une cloison, de part et d’autre du miroir ou œil de bœuf dont provient l’aura d’ambre qui fascine l’inconnue tout en révélant son profil très pur et concentré, semblable à celui d’une orante fixant l’autre côté de l’invisible, et digne d’un récit lunaire de Steven Millhauser.
J’avais enfin trouvé, et c’est à présent d’elle que je voudrais parler, trois jours après avoir quitté la librairie avec son envoûtement, Le Voyage d’hiver et ses suites et un troisième livre destiné à mon épouse.
Vingt minutes plus tard, assis dans le métro avec ma femme, le livre que j’allais offrir à nos amis, posé sur mes genoux, je songeais à son héroïne. De la mystérieuse image de sa couverture, je ne pouvais rien voir sous le papier cadeau qui l’enveloppait, mais je n’en avais nul besoin. Le fin visage plongeant les yeux à l’intérieur du disque ambré qui l’éclairait, avait surgi de ma mémoire et se superposait, immobile et captivant, à la vitesse de la rame dans laquelle nous avions pris place. Il existait, je le savais, une autre Lily Dhal. Elle se nommait Lénore, et plus exactement, Lénore Landorova, celle même que l’on rencontre dans l’introuvable Femme sans Chambre de Gérard Mahn. Mais avant d’être un des principaux personnages de ce curieux roman, Lénore avait été une personne bien réelle dont toute l’enfance s’était passée à Nice. Ce n’est pourtant pas dans cette ville que s’est produit l’événement singulier qu’elle m’a confié l’an passé, tandis que nous prenions l’apéritif devant la mer, évoquant les souvenirs les plus marquants de nos années profondes.
La mère de Lénore comptait parmi ses amis les plus proches le peintre Jacques Hélios. L’année de ses dix ans, Lénore avait été malade et n’était pas allée en classe pendant de nombreux mois. Jacques Hélios, qui était aussi le parrain de la fillette, avait invité celles qu’on appellerait plus tard à Nice « les Dames Landorova », à séjourner chez lui, afin que le bon air de la Corrèze favorise la convalescence de Lénore, idée qui peut surprendre pour qui connaît la douceur des automnes et des hivers de la Riviera.
Toujours est-il que Nadia Landorova et sa fille partirent aussitôt pour Collonges où elles arrivèrent par une somptueuse après-midi d’été indien dont les toiles et tapisseries de Jacques Hélios semblaient des expressions magiques. Le Manoir de Labrunie, avait au soleil de fin d’après-midi une rougeur de feu que prolongeait celle des arbres de son parc. Toutes ses fenêtres, illuminées par la chaude lumière d’octobre, renvoyaient en reflet des fragments du paysage, comme autant de blasons sylvestres que Lénore s’amusait à déchiffrer pendant qu’on sortait les bagages de la voiture.
On ne s’ennuierait pas ! Il y avait là toute une joyeuse compagnie : Bona et André Pieyre de Mandiargues, Dominique Brivin, dit Dom le Gaillard car il savait jongler avec des poids de fonte, Carmen Blin, un auteur franco-britannique de romans policiers que personne en connaissait, mais qui se montra aussi charmant que discret, et une ou deux autres personnes dont Lénore n’a pas conservé le souvenir. L’enfant occupait une vaste chambre donnant sur l’arrière du parc, son lieu préféré, car il semblait hors d’atteinte, pays de fées et de brouillards où un étang rêvait entre les hêtres et les érables. Il était alimenté par une fontaine en pierre surmontée d’une nymphe endormie que la tradition du pays appelait « La Belle Morte ». Lénore se souvenait encore de la première lumière du jour sur le visage attentif de cette nymphe qui paraissait sortir de son sommeil et contempler sa chambre à travers vitres et rideaux. De son lit, la fillette pouvait également contempler une tapisserie de son parrain, intitulée L’Herbe des nuits. Elle représentait une vue du parc. De minces graminées noires constellées de gouttes de rosée luisantes dessinaient sous les étoiles des figures d’animaux fabuleux, tout un zodiaque imaginaire qui venait peupler ses rêves, l’invitant à parcourir le merveilleux domaine de la nymphe endormie. Sur un autre pan de mur, un de ces miroirs qu’on appelle sorcières contenait un monde flottant et flou qui, loin d’effrayer, reposait l’œil pendant les heures du jour où l’enfant reposait dans le silence, selon les nécessités de sa convalescence.
Pendant la fin d’octobre qui fut longtemps très belle et chaude, on fit quelques excursions, notamment à Vif Argent dont Lénore aimait faire le tour du lac aux sombres eaux tapissées de feuilles qui semblaient des gouttes d’or et de rubis ; mais la mauvaise saison venant, on ne bougea plus guère du Manoir qui ‘enfonça dans un long hivernage. La plupart des amis partirent les uns après les autres, et la société se résuma bientôt aux seuls Simone et Jacques Hélios, à l’exception de Dominique Brivin qui, voisin de Collonges, venait régulièrement avec sa femme et leur chien, un grand escogriffe mi-Labrador, mi-Épagneul, qui répondait au nom de Milou Noir et qu’il fallait surveiller de près car il avait une fâcheuse tendance à voler les rôtis.
Cette année-là il se mit à neiger continûment dès fin novembre. Ce furent alors des jours de lenteur, propices à la lecture, à la conversation, aux jeux de société, à la rêverie devant les vitres et leur paysage immobile à force d’infini. Dès quatre heures, la nuit montait insidieusement du sol, soulevait une vapeur blanche qui absorbait le parc, puis s’effaçait elle-même dans les ténèbres vaguement phosphorescentes. Lénore remontait dans sa chambre. Jacques Hélios allait à son atelier, laissant Simone et Nadia veiller seules dans le salon. Au cours de cet hiver il peignit plusieurs toiles représentant des oiseaux fabuleux qui étaient également des féeries de givre et des constellations. Dans la journée, Lénore était autorisée à se tenir auprès de lui et suivre sans un mot la progression des toiles, très lente et minutieuse, donnant le sentiment que Jacques Hélios les brodait point par point plutôt qu’il les peignait. Ces oiseaux fantastiques la fascinaient. Ils lui semblaient des messagers dont la révélation serait complète et claire le jour où son parrain poserait la dernière touche. Pour le moment, ils ne se dévoilaient que partiellement, comme au travers d’un brouillard flou, côte à côte, chacun dans la fenêtre du tableau qui l’enchâssait.
Lorsque le temps le permettait, les jours où, brusquement, le ciel se relevait et se fixait en éclats d’émail, on allait marcher dans le parc où Lénore s’émerveillait de découvrir sur la neige quantité de traces subtiles. Elles évoquaient des portées musicales dont l’enfant s’efforçait de déchiffrer et d’écouter intérieurement les mélodies environnées de silence. Parfois, quand le soleil donnait sur les cimes des arbres ou que passait très haut un fil de bise, on entendait de tout côté un délicat cliquetis de cristal qui donnait l’impression de circuler dans une forêt de lustres vénitiens effleurés par un songe.
Arriva février, qui fut particulièrement froid et splendide. Les nuits flamboyaient d’étoiles et le gel mettait dans l’espace une imperceptible vibration dont le moindre toucher éveillait aussitôt les ciselures.
Le lac de Vif-Argent qu’on alla voir était d’un blanc de martre éblouissant. De fines irisations jouaient à sa surface, créant des illusions de fleurs où circulaient des chats. Déjà, les jours étaient plus dilatés, comme des pupilles fascinées.
Une nuit, Lénore s’éveilla soudain. Une clarté d’ambre montait de la sorcière, formant une impalpable aura. Elle se leva, s’avança, toucha la surface du miroir où son visage était changé en nuée mouvante, comme si l’éclairait une chandelle. Cela venait à la fois de l’intérieur du miroir et de la cloison contre laquelle il reposait. Elle le saisit avec d’infinies précautions et le retira. Une ouverture apparut, où se glissait en effet la clarté vivante. Lénore s’y glissa et se trouva dans une très vaste bibliothèque qu’elle ne connaissait pas. Elle était certes loin d’avoir exploré toutes les pièces du Manoir. Elle parcourut de longs rayons cherchant, la source lumineuse qui ondulait sur le dos des livres, passait sur elle une main immatérielle, traversait des zones de ténèbres, effleurait les murs et s’éloignait derrière elle en direction de sa chambre. Enfin, elle la trouva. C’était une simple lampe posée sur une table auprès d’un livre. Sur la couverture blanche, elle lut : Le Voyage d’hiver, mais aucun nom d’auteur. Elle saisit l’ouvrage, l’ouvrit et lut passionnément les premiers mots :
La neige en ouvre le jardin.
Et la planète est là, qui veille avec l’attente,
Et montre le chemin, dans la pâleur…
Le lendemain, très tôt, lorsque elle reprit conscience dans son lit, elle ne sut pas comment elle était revenue. La sorcière, à nouveau grise et neutre, avait repris sa place. Lénore se leva, vint à la fenêtre qu’elle ouvrit. Dans un arbre proche, le premier oiseau de l’année jetait régulièrement sur le vide la fraîcheur luisante de son appel. Dans l’étendue de l’avant jour, se révélait le grain pur d’une étoile, et le monde encore incertain, débarrassé des fantasmagories, se rassemblait graduellement, tel qu’en lui-même, à jamais beau en sa simplicité d’énigme nue.
Lyon, 10-14 Août 2014, 13h54
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